Les prix de la ferraille inoxydable en Europe ont nettement reculé ces dernières semaines, mais l'explication habituelle — les arrêts estivaux chez plusieurs producteurs d'inox auraient ralenti les achats — ne relate qu'une partie de la réalité. Selon une analyse publiée par Shanghai Metals Market (SMM) le 4 août 2026, un canal structurel pour les dalles d'acier inoxydable indonésiennes, laissé ouvert par la conception des mesures de défense commerciale européennes en vigueur, supplante de plus en plus la demande en ferraille domestique d'une manière que les seuls facteurs saisonniers ne sauraient expliquer. L'élément le plus révélateur est la divergence simultanée observée sur les marchés asiatiques de la ferraille.
Les données de SMM montrent que la ferraille inox 304 malaisienne s'est redressée depuis un point bas de mi-juillet à 1 280 USD la tonne métrique pour atteindre 1 335 USD la tonne métrique le 3 août, soit un gain de 55 USD la tonne métrique, ou 4,3 %. Sur la même période, la chute de ferraille inox 304 sur le continent chinois est passée de 10 150 RMB la tonne métrique à 10 450 RMB la tonne métrique, soit une hausse de 300 RMB la tonne métrique. Un facteur mondial tel que les cours du nickel, le cycle plus large de la ferraille inox, ou une dégradation de la demande macroéconomique ne produirait pas simultanément des mouvements de prix opposés en Europe et en Asie.
Cette divergence, argumente SMM, pointe vers quelque chose de local, lié à la demande et de nature structurelle. Ce facteur structurel est la dalle d'acier inoxydable importée d'Indonésie. L'architecture de défense commerciale de l'UE contre les produits plats inoxydables indonésiens est déjà conséquente : les droits antidumping et compensateurs sur les produits laminés à froid s'élèvent à environ 30,7 %, tandis que les produits laminés à chaud supportent approximativement 17,3 %.
Cependant, la dalle inoxydable est un produit semi-fini et se situe en dehors du champ d'application de ces mesures relatives aux produits plats. Le canal est resté ouvert. Les volumes transitant par cette brèche sont significatifs.
En 2025, l'Indonésie a expédié environ 330 000 tonnes de dalles inoxydables vers la seule Italie, selon SMM. En octobre 2025, environ 124 000 tonnes ont été acheminées vers l'UE en un seul mois, principalement sous forme de stockage anticipé avant l'entrée en phase payante du Mécanisme d'Ajustement Carbone aux Frontières (CBAM) en janvier 2026. Une fois ces stocks constitués, les expéditions indonésiennes vers l'UE ont été quasi nulles durant les trois premiers mois de 2026, avant de reprendre en avril avec environ 30 000 tonnes acheminées via la Belgique.
Le canal s'est depuis rouvert à plein volume, les statistiques d'exportation indonésiennes faisant état de plus de 123 000 tonnes de dalles inoxydables expédiées vers l'Europe depuis le début de l'année. La dynamique concurrentielle de cette situation crée un alignement inconfortable pour les producteurs européens. Les aciéries qui pressent Bruxelles d'instaurer des quotas, des règles d'origine fondées sur la fusion et la coulée, ainsi qu'un tarif hors quota de 50 %, sont, dans une large mesure, les mêmes aciéries qui achètent ces dalles importées.
La raison, comme le note SMM, est simple : le Joint Research Centre de la Commission européenne estime que la capacité de fusion européenne ne peut couvrir la demande européenne, environ un quart des besoins annuels en inox devant être importé. Le déficit de capacité est réel. Ce que les producteurs européens recherchent, donc, ce ne sont pas moins d'importations, mais des importations moins chères accessibles aux bonnes entreprises.
Les implications concurrentielles pour les négociants en ferraille sont directes et concrètes. La dalle inoxydable et la ferraille se concurrencent au stade de la fusion : les unités de nickel et de chrome dans une coulée proviennent soit de la ferraille inoxydable et des ajouts d'alliages, soit de matériaux semi-finis achetés qui sont simplement refondus et laminés. Chaque tonne supplémentaire de dalle inoxydable importée supprime un appel correspondant à la ferraille locale.
Un recul saisonnier de la demande en ferraille est réversible et se répète chaque année ; la substitution structurelle par des dalles inoxydables est liée à une lacune dans la conception des mesures commerciales et, selon l'analyse de SMM, continue de s'étendre au second semestre 2026. Une date réglementaire clé se profile à l'horizon. À partir du 1er octobre 2026, les importateurs européens seront tenus de déclarer le pays où l'acier a été fondu et coulé pour la première fois, attesté par des certificats de contrôle d'usine et une documentation équivalente.
La règle visait initialement les circuits de transformation dans des pays tiers, mais s'applique avec la même force aux aciéries européennes qui importent directement des dalles. La manière dont cette règle sera interprétée et appliquée déterminera si le canal des dalles indonésiennes sera réduit ou formellement accepté dans le cadre des importations de l'UE. L'analyse de SMM situe également la question des dalles dans le débat géopolitique plus large sur les surcapacités industrielles.
Dans un document de position publié le 28 juillet 2026, le ministère chinois du Commerce a soutenu que les fluctuations du taux d'utilisation des capacités sont normales dans une économie de marché, qu'il n'existe pas de lien nécessaire entre subventions industrielles et surcapacités, et que les volumes d'exportation et les excédents commerciaux ne constituent pas en eux-mêmes une preuve de surcapacité. SMM note qu'aucune définition internationale contraignante des surcapacités n'existe dans les accords de l'OMC, et que les deux parties au débat sélectionnent les données qui servent leurs arguments. L'analyse souligne notamment que l'UE elle-même a enregistré un excédent commercial de biens de 128 milliards EUR en 2025, selon les chiffres du gouvernement européen, au cours de la même année où elle critiquait l'excédent de la Chine.
Pour les négociants en ferraille inoxydable, la conclusion pratique est claire. Les arrêts estivaux contribuent à la faiblesse actuelle des prix sur les marchés européens, mais ils ne peuvent rendre compte de la divergence asiatique, ni expliquer un canal de dalles fonctionnant à plein régime à travers une lacune dans les mesures commerciales. La question de savoir si les redémarrages des lignes de production en septembre permettront de redresser les prix de la ferraille dépendra largement de l'application des règles de déclaration d'origine au 1er octobre, et de leur capacité à réduire ou à maintenir ce canal.
Source : Shanghai Metals Market (SMM), 4 août 2026.
Source: news.metal.com